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8 janvier 2026

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#IA

#Étude qualitative

#Analyse textuelle

La survenue des grands modèles de langage (LLM) et des IA génératives marque un tournant majeur de la linguistique et des sciences du langage. Ces modèles, entraînés sur des milliards de milliards de mots issus de la numérisphère, marquent la victoire de la linguistique de corpus – ce sont par les textes que l’on connaît une langue – sur la linguistique générale, centrée sur la structure formelle de la langue. Ils produisent aujourd’hui des textes parfaitement cohérents, aux formes linguistiques maîtrisées, bien au-delà des approches antérieures fondées sur le lexique, la syntaxe ou les modèles sémantiques.

Cela transforme profondément la recherche qualitative, où les capacités de « lecture » et « d’écriture » de la machine défient celles du chercheur.

 

I – L’IA comme lecteur et commentateur

 

a) Lecture, résumé et repérage thématique

Les Intelligences artificielles peuvent « lire » des documents ou des entretiens et produire des résumés, des listes de thèmes ou des synthèses interprétatives. Elles permettent ainsi de ramener des sources brutes à des fiches de lecture standardisées ou à des codes thématiques exploitables.

Exemples de prompts :

  • Pour un entretien :
    – « Résume cet entretien en trois paragraphes : les thèmes principaux, les émotions exprimées et les enjeux perçus par l’interviewé. »
    – « Liste les dix mots ou expressions les plus représentatifs du discours de cette personne. »
  • Pour un document :
    – « Résume ce rapport en 10 points clés. Distingue les constats, les arguments et les recommandations. »
    – « Quels sont les thèmes dominants de ce texte ? Classe-les par ordre d’importance. »

 

b) Commentaire et interprétation assistée

L’IA peut être également sollicitée pour interpréter un texte, le mettre en perspective théorique ou le commenter de manière critique. Elle devient alors un « lecteur réflexif », capable de relier un discours à des cadres d’analyse connus

Exemples de prompts :

  • Pour un entretien :
    – « Selon quelles théories des organisations pourrait-on interpréter les propos de cet interviewé ? »
    – « Quelles tensions ou contradictions observes-tu dans son discours ? »
    – « Quelle est la logique d’action implicite derrière ce témoignage ? »
  • Pour un document stratégique :
    – « Analyse ce texte comme un discours de légitimation : quels sont les arguments, les valeurs et les preuves mobilisées ? »
    – « Ce texte est-il cohérent ou contradictoire avec les principes d’un management participatif ? »

 

c) Vigilance méthodologique

Cependant, ces usages exigent une lecture critique du chercheur. En effet, il est recommandé de relancer l’IA après une première réponse et de ne jamais reprendre un texte sans relecture approfondie. L’interaction avec la machine doit être vue comme une « conversation analytique ».

Exemples de prompts de relance :

  • « Peux-tu vérifier si ta synthèse reflète bien la diversité des points de vue exprimés ? »
  • « Reformule ton résumé en distinguant les arguments personnels de l’interviewé et les constats factuels. »
  • « Montre-moi les passages du texte qui appuient chacune de tes affirmations. »

 

 

II – L’IA comme ressource complémentaire à l’ADT et à la codification

 

a) Interpréter les nuages de mots

L’IA peut commenter les résultats lexicométriques (nuages de mots, listes de mots spécifiques, cartes factorielles…) issus d’un logiciel d’Analyse de données textuelle (ADT), comme Sphinx iQ 3 par exemple. Elle peut ainsi proposer des hypothèses sur les univers de sens associés aux résultats.

Exemples de prompts interpréter un nuage de mots :

  • « Voici un nuage de mots tiré d’un corpus d’entretiens sur la transformation numérique : [liste des mots]. Quelles interprétations possibles peux-tu proposer ? »
  • « Quels ensembles de sens distincts vois-tu dans cette liste de termes ? Peux-tu les nommer ? »

 

b) Créer des thésaurus et dictionnaires thématiques

L’IA peut également générer automatiquement des listes de mots associées à un concept ou à un thème d’analyse.

Exemples de prompts pour catégoriser :

  • « Crée un thésaurus de 20 mots et expressions associés au concept de « collaboration inter-organisationnelle ». »
  • « À partir du thème « transition écologique », liste les principaux verbes, adjectifs et substantifs employés par les acteurs publics. »
  • « Propose un dictionnaire de termes liés à la notion de « résistance au changement’ dans les discours de salariés. »

 

c) Nommer les classes d’une classification hiérarchique descendante

Lorsqu’une classification hiérarchique descendante (CHD) produit des classes lexicales, l’IA peut aider à nommer et interpréter ces classes.

Exemples de prompts pour classer :

  • « Voici une liste de mots caractéristiques des classes provenant d’une CHD : [liste]. Quel titre thématique pourrais-tu donner à chaque classe ? Explique ton choix. »
  • « Rédige quelques phrases résumant le sens de chaque classe. »

 

d) Interpréter les spécificités lexicales selon le contexte

Par ailleurs, l’IA peut interpréter les différences de vocabulaire entre sous-groupes (âge, statut, secteur, genre…).

Exemples de prompts pour interpréter :

  • « Voici deux listes de mots spécifiques : l’une pour les dirigeants, l’autre pour les employés. Quelles différences de représentations observes-tu ? »
  • « Quelles hypothèses pourrais-tu formuler pour expliquer les écarts lexicaux entre les hommes et les femmes dans ces entretiens ? »

 

e) Standardiser des bases de données multi-sources

Enfin, l’IA peut homogénéiser des documents de nature différente (rapports, entretiens, articles…) en produisant des résumés ou commentaires standardisés pour permettre une analyse comparative.

Exemples de prompts pour résumer :

  • « Résume cet article de recherche en suivant le format suivant : (1) Problématique – (2) Méthodologie – (3) Résultats – (4) Limites. »
  • « Résume cet entretien en 5 lignes selon les rubriques suivantes : contexte, posture de l’acteur, difficultés, leviers, perspective d’avenir.

 

 

III – Portée et limites du couplage IA/analyse de contenu/ADT

 

a) Les gains

L’usage de l’IA permet un gain de temps considérable, une meilleure standardisation des résultats, et une exploration multi-niveaux des discours.

Exemples de prompts d’optimisation :

  • « Synthétise automatiquement les points communs entre ces cinq résumés d’entretiens. »
  • « Compare ces deux documents et identifie leurs convergences et divergences thématiques. »
  • « Classe ces résumés selon leur proximité de ton et de vocabulaire. »

 

b) Les limites

Les IA génèrent des textes cohérents mais parfois plausibles sans être vrais. En effet, elles peuvent projeter du sens absent du corpus ou lisser les contradictions. Ainsi, le chercheur se doit donc d’exercer une vigilance critique et ne jamais déléguer le jugement interprétatif.

Exemples de prompts de vérification :

  • « Cite les passages du texte qui justifient les affirmations de ta synthèse. »
  • « Y a-t-il des éléments dans le texte qui contredisent ta conclusion ? »
  • « Reformule ton analyse en t’appuyant exclusivement sur des extraits explicites du corpus et cite les. »

 

c) Vers une hybridation vigilante du travail intellectuel

L’enjeu n’est ainsi pas de remplacer le chercheur par la machine, mais d’établir une collaboration méthodologique raisonnée : l’IA assiste dans la production et la structuration du texte; le chercheur garde la maîtrise théorique, critique et interprétative.

Exemples de prompts réflexifs :

  • « Montre-moi trois interprétations différentes de ce texte selon des cadres théoriques distincts (institutionnalisme, sensemaking, théorie critique). »
  • « Comment un chercheur pourrait-il interpréter différemment ce texte selon son orientation épistémologique ? »
  • « Résume la logique d’action de cet acteur en trois phrases neutres, puis en trois phrases interprétatives. »

 

 

L’illusion de la connaissance dans les IA génératives

L’usage des IA génératives donne l’illusion d’accéder à une immense base de connaissance. Mais ce n’est pas le cas !

En effet, l’entrainement des grands modèles de langage repose sur la compilation aveugle d’une masse considérable de textes : la numérisphère. Mais ces textes ne sont ni hiérarchisés, ni organisés en catégories comme dans une base de données structurée.

Les IA n’ont pas (encore !) la capacité de raisonner, mais de produire, par imitation, des phrases bien formées et cohérentes. Il émerge sans organisation préalable des connaissances : le sens émerge à la lecture, non à la génération. Ainsi, l’IA n’apporte aucune valeur ajoutée de sens et aucune valeur de preuve extérieure. Elle peut se tromper ou fabriquer des cohérences fictives, là où une base de connaissances valide renverrait des catégories établies et vérifiables.

En conséquence, le chercheur humain demeure la seule référence interprétative. C’est son regard critique, sa connaissance du contexte et sa rigueur théorique qui transforment les productions de l’IA en véritables apports de recherche.

 

 

Séparation

Rédigé par :

 

Jean Moscarola Jean MOSCAROLA

Fondateur de Sphinx Développement

Domaines d’expertise : IA dans les études, méthodes quali/quanti

Fondateur de l’entreprise Sphinx développement, Jean est à la fois enseignant-chercheur et consultant dans le monde universitaire et dans celui de l’entreprise. Passionné par les méthodes quantitatives et l’IA dans les études, il est aujourd’hui professeur émérite à l’Université Savoie Mont Blanc.


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